{"id":6377,"date":"2019-12-13T12:34:08","date_gmt":"2019-12-13T11:34:08","guid":{"rendered":"http:\/\/eugeneistomin.com\/?page_id=6377"},"modified":"2020-02-21T23:50:01","modified_gmt":"2020-02-21T22:50:01","slug":"la-vie-avec-marta","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/biographie\/moments-importants\/la-vie-avec-marta\/","title":{"rendered":"La vie avec Marta"},"content":{"rendered":"<div class=\"fusion-fullwidth fullwidth-box fusion-builder-row-1 hundred-percent-fullwidth non-hundred-percent-height-scrolling\" style=\"--awb-border-radius-top-left:0px;--awb-border-radius-top-right:0px;--awb-border-radius-bottom-right:0px;--awb-border-radius-bottom-left:0px;--awb-overflow:visible;\" ><div class=\"fusion-builder-row fusion-row\"><div class=\"fusion-layout-column fusion_builder_column fusion-builder-column-0 fusion_builder_column_1_1 1_1 fusion-one-full fusion-column-first fusion-column-last fusion-column-no-min-height\" style=\"--awb-bg-size:cover;--awb-margin-bottom:0px;\"><div class=\"fusion-column-wrapper fusion-flex-column-wrapper-legacy\"><div class=\"fusion-text fusion-text-1\"><p>Eugene Istomin semblait un c\u00e9libataire endurci, et se montrait toujours tr\u00e8s discret sur sa vie priv\u00e9e. Dans la longue interview r\u00e9alis\u00e9e par John Gruen pour le New York Times en 1971, il se montre tr\u00e8s r\u00e9ticent pour en parler. Il explique simplement qu\u2019il aime beaucoup \u00eatre seul, et que sa vie est tellement remplie qu\u2019il ne serait pas raisonnable de la partager, et encore moins de fonder une famille. Ses concerts ne lui permettent de passer qu\u2019une cinquantaine de jours \u00e0 la maison. Et ses multiples passions, pour la litt\u00e9rature, pour l\u2019art ou pour le base-ball, sans parler m\u00eame de son engagement politique, remplissent compl\u00e8tement sa vie.<\/p>\n<p>Or, le 4 f\u00e9vrier 1975, le <em>New York Times<\/em> annon\u00e7a son mariage avec Marta Casals. Leslie Maitland \u00e9tait venue interviewer les deux futurs mari\u00e9s et son article commen\u00e7ait ainsi\u00a0: \u2018\u2019Eugene Istomin, le pianiste que Pablo Casals appelait \u00ab\u00a0mon fils\u00a0\u00bb, et Martita Montanez Casals, veuve du violoncelliste-compositeur espagnol, ont annonc\u00e9 hier qu&rsquo;ils allaient se marier &#8211; deux fois, une fois \u00e0 New York en anglais et une fois \u00e0 Porto Rico en espagnol &#8211; dans les semaines qui viennent. Ils se connaissent depuis 25 ans.\u2019\u2019<\/p>\n<p>Il est vrai que Marta et Eugene s\u2019\u00e9taient vus pour la premi\u00e8re fois en juillet 1951 au Festival de Perpignan. Marta \u00e9tait venue de Porto Rico avec son oncle afin d\u2019auditionner pour Casals. Elle se souvenait d\u2019avoir alors assist\u00e9 \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition o\u00f9 Casals dirigeait et o\u00f9 Eugene \u00e9tait le soliste\u00a0: \u00ab\u00a0Eugene jouait le concerto de Mozart n\u00b014, et tout le monde \u00e9tait \u00e9merveill\u00e9. Il y avait un passage qu\u2019il jouait si bien que Casals hochait la t\u00eate vers Sasha Schneider et disait \u2018\u2019ah\u00a0! magnifique&#8230;\u2019\u2019 J\u2019avais demand\u00e9 le nom du jeune pianiste, je pensais qu\u2019il jouait merveilleusement bien, et qu\u2019il \u00e9tait mignon. J\u2019avais quatorze ans\u00a0!\u00a0\u00bb Stendhal, un des auteurs de pr\u00e9dilection de Eugene, aurait sans doute dit que c\u2019\u00e9tait la toute premi\u00e8re \u00e9tape de la cristallisation\u00a0!<\/p>\n<p>Casals avait trouv\u00e9 que Marta avait beaucoup de talent et que lorsque son professeur, Lieff Rosanoff, jugerait qu\u2019elle serait pr\u00eate, il serait heureux de l\u2019accueillir \u00e0 Prades pour la faire travailler. Marta arriva en novembre 1954 et elle put assister au festival 1955. Eugene, qui en avait assur\u00e9 la direction artistique avec Madeline Foley, participait \u00e0 six concerts. Marta lui avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e mais, intimid\u00e9e par ce grand artiste, elle n\u2019avait pas os\u00e9 engager la conversation. Elle eut vent de la f\u00e2cherie entre Casals et Istomin \u00e0 la fin du festival mais elle sut bient\u00f4t leur r\u00e9conciliation et avait d\u00e9j\u00e0 conscience de l\u2019affection ind\u00e9fectible qui les unissait. Quant \u00e0 Eugene, il prit conscience de la force de la personnalit\u00e9 de Marta lors du premier festival de Puerto Rico en 1957, lorsqu\u2019elle prit la situation en main apr\u00e8s le malaise cardiaque de Casals.<\/p>\n<p>Quand Marta \u00e9pousa Casals quelques mois plus tard, ce qui suscita quelques pol\u00e9miques, elle sentit combien Eugene se r\u00e9jouissait de leur mariage. Il avait parl\u00e9 de sa propre rencontre avec Casals comme d\u2019un coup de foudre. S\u2019il y avait quelqu\u2019un qui pouvait comprendre qu\u2019une jeune femme comme Marta tombe amoureuse de Casals, c\u2019\u00e9tait lui\u00a0!<\/p>\n<p>Par la suite, Eugene et Marta se revirent de loin en loin, souvent dans l\u2019agitation du festival. Marta se souvient de grands moments de musique, en particulier du <em>Concerto<\/em> de Schumann. Eugene l\u2019avait jou\u00e9 magnifiquement en 1958 \u00e0 Carnegie Hall (alors qu\u2019elle accompagnait Casals pour sa premi\u00e8re r\u00e9ception \u00e0 l\u2019ONU) et, de fa\u00e7on encore plus marquante, \u00e0 Porto Rico l\u2019ann\u00e9e suivante. Il y avait aussi les visites r\u00e9guli\u00e8res que Eugene rendait \u00e0 Casals. Marta \u00e9tait tr\u00e8s heureuse de le voir arriver car l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait alors particuli\u00e8rement d\u00e9tendue. Eugene et Casals se lan\u00e7aient toujours dans de grandes discussions et faisaient de la musique ensemble, ce qui permettait \u00e0 Marta de s\u2019\u00e9loigner plus longuement pour faire des courses ou pour voir sa famille.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Lorsque Casals tomba gravement malade en octobre 1973, avec une infection pulmonaire qui l\u2019obligea bient\u00f4t \u00e0 porter un masque \u00e0 oxyg\u00e8ne, Eugene vint lui rendre visite et Casals lui fit part de son inqui\u00e9tude pour l\u2019avenir de Marta. C\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on d\u00e9licate de lui demander de veiller sur elle, ce que Eugene fit. Apr\u00e8s la mort de Casals, tous les amis t\u00e9l\u00e9phon\u00e8rent r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Marta pour prendre de ses nouvelles et lui proposer leur aide. Puis, in\u00e9vitablement, les appels s\u2019espac\u00e8rent progressivement, sauf ceux de Eugene. M\u00eame s\u2019il \u00e9tait \u00e0 l\u2019autre bout du monde, fid\u00e8le \u00e0 la promesse tacite qu\u2019il avait faite \u00e0 Casals, il s\u2019inqui\u00e9tait du poids de la solitude pour Marta, mais aussi de la charge de ses responsabilit\u00e9s, car elle se trouvait \u00e0 la fois \u00e0 la t\u00eate du festival, de l\u2019Orchestre Symphonique et du Conservatoire de Porto Rico, trois institutions qu\u2019elle avait cr\u00e9\u00e9es avec Casals. Elle g\u00e9rait aussi l\u2019h\u00e9ritage musical et humain de Casals. Marta prit l\u2019habitude de demander \u00e0 Eugene des conseils, car ses avis \u00e9taient tr\u00e8s pertinents. Une complicit\u00e9 se noua au fil du temps. Pourtant, ils ne se voyaient que tr\u00e8s rarement car Marta vivait et travaillait \u00e0 Porto Rico, tandis que Eugene voyageait partout dans le monde pour ses concerts.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du mois de juillet 1974, Marta devait aller \u00e0 Marlboro pour un hommage \u00e0 Casals. Elle \u00e9tait accompagn\u00e9e de son amie de toujours, la grande soprano portoricaine Olga Iglesias, qui allait y chanter les m\u00e9lodies de Casals. Elles firent \u00e9tape \u00e0 New York o\u00f9 Marta avait plusieurs probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9gler. Eugene \u00e9tait l\u00e0 et il avait \u00e9t\u00e9 convenu qu\u2019ils se voient.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Conscient de l\u2019\u00e9volution de ses sentiments pour Marta, et encourag\u00e9 par son ami Vladimir Brailovsky, qui trouvait que Marta \u00e9tait pour lui l\u2019\u00e9pouse r\u00eav\u00e9e, Eugene invita Marta \u00e0 d\u00eener et osa se d\u00e9clarer. La r\u00e9ponse de Marta fut gentiment d\u00e9courageante\u00a0: \u2018\u2019Oh\u00a0! Comme c\u2019est gentil de votre part, mais pour l\u2019instant, vous savez, je ne suis pas vraiment pr\u00eate pour quoi que ce soit comme \u00e7a\u00a0!\u2019\u2019 Eugene ne s\u2019en offusqua pas et lui dit qu\u2019il comprenait et qu\u2019il ne voulait surtout pas la bousculer.<\/p>\n<p>Quand Marta rejoignit son h\u00f4tel, Olga ne dormait pas et Marta lui raconta son d\u00eener. Elles pass\u00e8rent une bonne partie de la nuit \u00e0 parler. Olga n\u2019\u2019\u00e9tait pas surprise\u00a0: \u00ab\u00a0En voyant comme il te regarde, je m\u2019en doutais\u00a0!\u00a0\u00bb Elle \u00e9tait tr\u00e8s enthousiaste, elle aimait beaucoup Eugene et trouvait que cette union \u00e9tait parfaitement naturelle\u00a0! Elle pressait Marta de bien r\u00e9fl\u00e9chir et de dire oui\u00a0!<\/p>\n<p>Au retour de Marlboro, Marta et Eugene se revirent bri\u00e8vement et d\u00e9couvrirent qu\u2019ils allaient se trouver en m\u00eame temps \u00e0 Paris \u00e0 la fin du mois d\u2019ao\u00fbt. Eugene avait une s\u00e9rie de concerts en Europe. Marta devait se rendre \u00e0 Prades pour trier toutes les affaires et les dossiers laiss\u00e9s dans la maison de Molitg depuis 1966, la derni\u00e8re ann\u00e9e o\u00f9 Casals \u00e9tait venu. Elle devait aussi aller \u00e0 Gen\u00e8ve rencontrer Alberto Ginastera \u00e0 qui elle avait command\u00e9 une \u0153uvre pour le festival de Porto Rico. Eugene et Marta se retrouv\u00e8rent quelques jours \u00e0 Paris, partageant le plus de temps possible, se promenant, visitant des mus\u00e9es, et parlant beaucoup. La nature de leur relation changea bient\u00f4t, et ils se rendirent \u00e0 l\u2019\u00e9vidence qu\u2019ils \u00e9taient faits l\u2019un pour l\u2019autre. Cependant, ils s\u2019efforc\u00e8rent de rester tr\u00e8s discrets\u00a0: Casals \u00e9tait mort depuis moins d\u2019un an et la r\u00e9v\u00e9lation de leur rapprochement pouvait pr\u00eater \u00e0 m\u00e9disance. Ils avaient profond\u00e9ment le sentiment que Casals serait tr\u00e8s heureux de leur union, mais ils d\u00e9cid\u00e8rent de garder le secret le plus longtemps possible et de ne le dire qu\u2019aux amis tr\u00e8s proches. Lorsque Eugene eut donn\u00e9 son dernier concert et que Marta eut termin\u00e9 ses rangements \u00e0 Molitg, ils avaient convenu de se retrouver \u00e0 Marseille pour rendre visite \u00e0 Alexander Schneider dans sa maison du Paradou, non loin des Baux-de-Provence. Marta lui avait annonc\u00e9 qu\u2019elle ne viendrait pas seule, mais avait voulu garder la surprise. Sasha fut stup\u00e9fait de voir que c\u2019\u00e9tait Eugene qui accompagnait Marta. Il \u00e9tait tellement d\u00e9sorient\u00e9 qu\u2019il n\u2019osa m\u00eame pas poser de question ! Il fallut que ce soit Eugene qui aborde le sujet et que Marta confirme qu\u2019ils avaient bel et bien d\u00e9cid\u00e9 de se marier. Alors seulement Sasha \u00e9tait sorti de son \u00e9bahissement et avait pu dire\u00a0: \u00ab\u00a0I am happy for you\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Marta et Eugene repartirent. Marta \u00e9tait retourn\u00e9e \u00e0 Porto Rico et Eugene avait commenc\u00e9 sa saison am\u00e9ricaine. Quelques semaines plus tard, ils se retrouv\u00e8rent \u00e0 New York avec cette fois l\u2019intention de mettre Isaac et Vera Stern au courant. Rendez-vous fut pris \u00e0 d\u00e9jeuner. Eugene arriva avec Marta, ce qui \u00e9tonna \u00e0 peine Isaac, tr\u00e8s heureux de la voir. A plusieurs reprises, Eugene fut sur le point de prendre la parole pour annoncer le mariage, mais il avait \u00e0 peine commenc\u00e9 sa phrase que le t\u00e9l\u00e9phone sonnait. Et quand ce n\u2019\u00e9tait pas le t\u00e9l\u00e9phone, c\u2019\u00e9taient les enfants qui surgissaient avec une question urgente. La vie habituelle d\u2019Isaac\u00a0! Le d\u00e9jeuner s\u2019acheva et Eugene et Marta repartirent sans avoir pu annoncer la nouvelle. Lorsqu\u2019ils remont\u00e8rent en voiture, ils furent pris d\u2019un fou rire inextinguible\u00a0! Le lendemain Isaac t\u00e9l\u00e9phona, tout penaud. Sasha venait de l\u2019appeler et de lui annoncer la nouvelle\u2026<\/p>\n<p>En janvier 1975, on c\u00e9l\u00e9brait le 100<sup>\u00e8me<\/sup> anniversaire de la naissance d\u2019Albert Schweitzer. Marta et Eugene \u00e9taient, l\u2019un et l\u2019autre, associ\u00e9s \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement. Casals et Schweitzer, m\u00eame s\u2019ils s\u2019\u00e9taient fort peu rencontr\u00e9s, avaient \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s li\u00e9s. Marta faisait partie du Comit\u00e9 qui attribua le premier <em>Prix Albert Schweitzer<\/em> \u00e0 Isaac Stern. Le Prix lui fut remis par Andres Segovia et Leonard Bernstein lors d\u2019un concert d\u2019hommage \u00e0 Carnegie Hall auquel Eugene et plusieurs autres grands musiciens particip\u00e8rent. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que Marta et Eugene pens\u00e8rent qu\u2019il valait mieux se marier que de vivre en se cachant, et ils d\u00e9cid\u00e8rent le faire le plus t\u00f4t possible. Dans le calendrier de Eugene, une seule date \u00e9tait possible, le 15 f\u00e9vrier. Marta n\u2019en avait pas encore parl\u00e9 \u00e0 ses parents et elle a emmen\u00e9 tout de suite Eugene \u00e0 Porto Rico afin de le leur annoncer. Cette fois, les parents de Marta furent d\u2019embl\u00e9e tr\u00e8s heureux de ce mariage.<\/p>\n<p>Dans l\u2019interview publi\u00e9e par le <em>New York Times<\/em>, Eugene expliqua qu\u2019au fil du temps \u00ab\u00a0la sollicitude et l\u2019amiti\u00e9 s\u2019\u00e9taient peu \u00e0 peu transform\u00e9es \u00bb et que \u00ab\u00a0la naissance de cet amour \u00e9tait quelque chose de trop myst\u00e9rieux pour qu\u2019on puisse le d\u00e9crire.\u00a0\u00bb\u00a0Il ajoutait qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 le sentiment de ne faire qu\u2019un avec Marta qui, de son c\u00f4t\u00e9, d\u00e9clara qu\u2019ils avaient \u00e9norm\u00e9ment de choses en commun. \u00ab\u00a0Nous travaillerons tous les deux, disait-elle, pour faire vivre et mettre en lumi\u00e8re tout ce que Casals nous a laiss\u00e9 \u2013 les mus\u00e9es, le festival. Ce sera une partie importante de nos vies.\u00a0\u00bb Tous deux se montraient encore \u00e9merveill\u00e9s de s\u2019\u00eatre trouv\u00e9s. Eugene estimait qu\u2019en ne se mariant pas plus t\u00f4t il avait \u00e9t\u00e9 en quelque sorte \u00ab\u00a0pr\u00e9serv\u00e9 ou sauvegard\u00e9 pour la bonne personne.\u00a0\u00bb Et Marta consid\u00e9rait qu\u2019apr\u00e8s avoir eu une vie si riche, si extraordinaire avec Casals, elle se sentait tr\u00e8s chanceuse de maintenant la partager avec Eugene.<\/p>\n<p>Le mariage eut lieu chez Silvia Furhmann, une proche collaboratrice du Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral des Nations-Unies que Marta avait rencontr\u00e9e en 1971, lorsque Casals avait re\u00e7u la M\u00e9daille de la Paix. Eugene avait annonc\u00e9 que ce serait un mariage sans chichi, seulement pour la famille et quelques amis. Il y eut une cinquantaine d\u2019invit\u00e9s, parmi lesquels Gary Graffman et Leonard Rose (Isaac Stern \u00e9tait en tourn\u00e9e). Eugene avait choisi pour t\u00e9moin son vieux copain Vladimir Brailovsky. Apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie et le buffet, Eugene et Marta se rendirent \u00e0 l\u2019Avery Fischer Hall pour entendre Claude Frank qui jouait le <em>Troisi\u00e8me Concerto<\/em> de Beethoven avec l\u2019Orchestre Philharmonique de New York sous la direction de Rafael Kubelik.<\/p>\n<p>Marta quitta Puerto Rico pour New York, et s\u2019installa au Mayflower, d\u2019abord dans l\u2019appartement de Eugene puis dans un duplex au 18<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9tage, avec une magnifique vue sur Central Park, qui avait \u00e9t\u00e9 occup\u00e9 nagu\u00e8re par Rudolf Valentino. Marta continuait \u00e0 diriger les institutions portoricaines, avec de fr\u00e9quents aller et retour, et elle accompagnait Eugene en tourn\u00e9e aussi souvent qu\u2019elle le pouvait. Ce mariage changea profond\u00e9ment le cours de leur existence et leur apporta \u00e0 chacun beaucoup de bonheur, avec une communaut\u00e9 de pens\u00e9e et de c\u0153ur infiniment rare. Marta disait que ce que l\u2019un des deux ressentait, l\u2019autre le ressentait de la m\u00eame fa\u00e7on\u00a0! S\u2019il arrivait qu\u2019ils aient un diff\u00e9rend sur un sujet ou un autre, ils avaient d\u00e9cid\u00e9 de ne pas laisser le d\u00e9saccord encombrer leur esprit, et ils faisaient en sorte de le r\u00e9gler au plus vite. Tr\u00e8s proches sur le plan politique (avec un peu plus d\u2019optimisme chez Marta), le seul domaine o\u00f9 ils ne se rejoignaient pas \u00e9tait la religion. Marta \u00e9tait une fervente catholique. Eugene avait renvoy\u00e9 dos \u00e0 dos les religions de ses parents (orthodoxe et juif). Tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9 par l\u2019histoire des religions, il s\u2019\u00e9tait constitu\u00e9 une sorte de foi \u0153cum\u00e9nique qui n\u2019avait pas besoin de culte. Ils en parl\u00e8rent assez souvent et Marta eut le sentiment que Eugene s\u2019\u00e9tait peu \u00e0 peu rapproch\u00e9 du catholicisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ils partageaient beaucoup de moments joyeux. La bonne humeur de Marta \u00e9tait contagieuse, et ses talents d\u2019imitatrice remarquables\u00a0! Eugene avait un humour redoutable, le sens de la d\u00e9rision et de l\u2019auto-d\u00e9rision.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, l\u2019approche du mariage avait contribu\u00e9 \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer chez Eugene la remise en question de son mode de vie. Il avait conscience d\u2019avoir accumul\u00e9 un exc\u00e9dent de poids trop important. Il lui \u00e9tait arriv\u00e9 plusieurs fois de se lancer dans des r\u00e9gimes draconiens, peu raisonnables et sans lendemain. Cette fois, il entreprit de perdre du poids de fa\u00e7on m\u00e9thodique, et s\u2019astreignit \u00e0 faire de l\u2019exercice le plus r\u00e9guli\u00e8rement possible (de la marche, un peu de course et de la natation). Il perdit assez rapidement une quinzaine de kilos et r\u00e9ussit \u00e0 se stabiliser \u00e0 un poids tr\u00e8s raisonnable. Il en fut quitte pour renouveler de fond en comble sa garde-robe et offrir l\u2019ancienne \u00e0 un de ses confr\u00e8res pianistes\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Eugene n\u2019avait jamais consomm\u00e9 d\u2019alcool pendant la journ\u00e9e, mais il avait plaisir \u00e0 boire du bon vin pour le d\u00eener. Surtout, il aimait passer de tr\u00e8s longues soir\u00e9es \u00e0 parler et \u00e0 boire lorsqu\u2019il retrouvait de grands amis (et sp\u00e9cialement Arikha\u00a0!). Il reconnaissait volontiers les exc\u00e8s de cette p\u00e9riode et, depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 70, il avait commenc\u00e9 \u00e0 les r\u00e9duire, trouvant de plus en plus difficile de bien travailler son piano le lendemain matin. Apr\u00e8s le mariage, Eugene abandonna compl\u00e8tement ces apr\u00e8s-d\u00eeners arros\u00e9s. Il sacrifiait chaque soir au rite de son \u00ab\u00a0Martini\u00a0\u00bb, minutieusement pr\u00e9par\u00e9 dans un verre plein de glace, avec du tr\u00e8s bon gin (Beefeater ou Tanqueray), un doigt de Vermouth, et un zeste de citron vert. Le voir pr\u00e9parer le breuvage \u00e9tait un vrai spectacle, le d\u00e9guster \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s un moment de fraternit\u00e9\u00a0! C\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de rompre avec les tensions de la journ\u00e9e avant d\u2019aller d\u00eener avec des amis ou de se plonger dans la lecture.<\/p>\n<p>Eugene avait \u00e9galement r\u00e9duit sa consommation de tabac. Il passa aux cigarettes \u00ab\u00a0light\u00a0\u00bb, qu\u2019il d\u00e9testait, se contentant d\u2019en fumer une \u00e0 la fin des repas, et d\u2019en allumer quelques autres dans la journ\u00e9e, sans les fumer. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 80, apr\u00e8s une grippe, il arr\u00eata compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>Marta n\u2019est jamais intervenue dans ces d\u00e9marches. Eugene en avait pris lui-m\u00eame l\u2019initiative et le contr\u00f4le, m\u00eame si l\u2019amour et la pr\u00e9sence de Marta \u00e9taient un grand encouragement. Eugene ne regretta jamais ses habitudes de c\u00e9libataire\u00a0! Il d\u00e9couvrit le plaisir, in\u00e9dit pour lui, d\u2019\u00eatre \u00e0 la maison, au point m\u00eame de se pr\u00e9occuper de la d\u00e9coration. Il ne passait chez lui qu\u2019une cinquantaine de jours par an et il voulait en profiter au maximum. Marta, de son c\u00f4t\u00e9, allait le rejoindre en tourn\u00e9e d\u00e8s qu\u2019elle le pouvait, ne manquant jamais un concert important, m\u00eame lorsqu\u2019elle avait de lourdes responsabilit\u00e9s. Elle s\u2019\u00e9tait m\u00eame initi\u00e9e aux arcanes du baseball, accompagnant Eugene au stade.<\/p>\n<p>Eugene apportait \u00e0 Marta son \u00e9nergie, sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9coute et de r\u00e9flexion, sa curiosit\u00e9 toujours en \u00e9veil, son immense culture, son talent de musicien. Il contribua \u00e0 d\u00e9velopper sa confiance en elle et l\u2019encouragea \u00e0 relever les grands d\u00e9fis professionnels qui se pr\u00e9sent\u00e8rent \u00e0 elle au fil des ann\u00e9es, du Comit\u00e9 Ex\u00e9cutif des Editions Harcourt Brace and Jovanovich \u00e0 la pr\u00e9sidence de la Manhattan School of Music. Lorsque Marta, non sans avoir h\u00e9sit\u00e9, accepta la direction artistique du Kennedy Center for the Performing Arts, Eugene d\u00e9cida aussit\u00f4t de quitter son bien-aim\u00e9 New York pour emm\u00e9nager \u00e0 Washington. Marta put toujours compter sur ses id\u00e9es, sur sa vision, qu\u2019elle trouvait plus large que la sienne, et m\u00eame sur ses qualit\u00e9s de r\u00e9daction quand c\u2019\u00e9tait utile. Il restait cependant strictement dans son r\u00f4le de conseiller, lui laissant toute latitude de prendre ses d\u00e9cisions.<\/p>\n<p>Marta apporta \u00e0 Eugene un amour, une compr\u00e9hension, une complicit\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait jamais connus. Une certaine s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 aussi, qui compensait ce que sa personnalit\u00e9 avait de tortur\u00e9 et d\u2019\u00e9nigmatique, pour reprendre les termes de John Gruen dans le portrait qu\u2019il fit dans le <em>New York Times<\/em> en 1971. Tout naturellement, leur sensibilit\u00e9 musicale \u00e9tait tr\u00e8s proche, car Marta \u00e9tait elle-m\u00eame une musicienne, form\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole de Casals\u00a0! Sentir cette convergence \u00e9tait pr\u00e9cieux pour lui, qu\u2019il s\u2019agisse de ses propres interpr\u00e9tations ou de la vie musicale en g\u00e9n\u00e9ral. Marta ne lui a jamais fait de remarques ou de suggestions sur son jeu. Tout au plus lui faisait-elle remarquer que le tempo, le phras\u00e9 ou la couleur de tel ou tel passage n\u2019\u00e9taient pas tout \u00e0 fait les m\u00eames lors de concerts ant\u00e9rieurs. Il arrivait que quand il travaillait et qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0, il lui demande de s\u2019asseoir et de l\u2019\u00e9couter. Ils n\u2019avaient pas vraiment besoin d\u2019en parler ensuite, Eugene avait ressenti son \u00e9coute et cela lui suffisait.<\/p>\n<p>Avant et apr\u00e8s un concert important, la pr\u00e9sence de Marta \u00e9tait essentielle. Elle comprenait son trac, les difficult\u00e9s, l\u2019id\u00e9al si difficile \u00e0 atteindre. Eugene \u00e9tait si rarement satisfait de la fa\u00e7on dont il avait jou\u00e9\u00a0! Marta parvenait \u00e0 relativiser ce cruel sentiment d\u2019imperfection. Marta ne s\u2019est jamais occup\u00e9e de sa carri\u00e8re. Elle s\u2019est content\u00e9e de l\u2019aider dans des t\u00e2ches administratives et d\u2019assurer le suivi des courriers et des messages t\u00e9l\u00e9phoniques quand Eugene \u00e9tait en tourn\u00e9e, veillant \u00e0 ce qu\u2019aucune information ne se perde. Lorsque Marta dirigeait le Kennedy Center, elle se trouvait en contact permanent avec les managers et les chefs d\u2019orchestre et aurait pu faciliter certains engagements, mais Eugene s\u2019y refusa absolument. Il tenait d\u2019ailleurs \u00e0 espacer ses concerts au Kennedy Center ou au Festival d\u2019Evian (dont Marta avait pris la direction en 1990). L\u2019exigence morale et le refus des compromissions \u00e9taient les m\u00eames.<\/p>\n<p>Eugene partagea nombre de projets avec Marta, depuis leur double collaboration avec HBJ (Eugene en tant que conseiller sp\u00e9cial du pr\u00e9sident) jusqu\u2019\u00e0 la Manhattan School of Music (Eugene accepta pour la premi\u00e8re fois d\u2019enseigner r\u00e9guli\u00e8rement et la c\u00e9l\u00e9bration de son 75<sup>\u00e8me<\/sup> anniversaire permit d\u2019y cr\u00e9er deux bourses \u00e0 son nom). Ils veill\u00e8rent aussi, comme Marta l\u2019avait annonc\u00e9 au <em>New York Times<\/em> avant leur mariage, sur l\u2019h\u00e9ritage musical et humaniste de Casals. Pour le centenaire de sa naissance, en 1976, ils organis\u00e8rent ou particip\u00e8rent \u00e0 une multitude d\u2019\u00e9v\u00e9nements partout dans le monde. A Porto Rico, ils invit\u00e8rent Mstislav Rostropovitch et nou\u00e8rent avec lui des liens d\u2019amiti\u00e9 tr\u00e8s profonds. Eugene prit, b\u00e9n\u00e9volement, la direction d\u2019un festival Casals, un \u00e9v\u00e9nement fantastique qui devait se poursuivre et dynamiser la vie musicale locale, mais le nouveau pr\u00e9sident de la R\u00e9publique mexicaine arr\u00eata net le projet voulu par son pr\u00e9d\u00e9cesseur. Eugene ne cessa d\u2019\u00eatre aux c\u00f4t\u00e9s de Marta pour soutenir la Fondation Casals, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019inauguration du Mus\u00e9e d\u2019El Vendrell restaur\u00e9 en 2001, en pr\u00e9sence du roi d\u2019Espagne.<\/p>\n<p>Sans Marta, les trente derni\u00e8res ann\u00e9es de la vie de Eugene auraient \u00e9t\u00e9 infiniment moins heureuses. L\u2019\u00e9volution du monde, tant au niveau international que dans son propre pays, le rendait de plus en plus pessimiste. La d\u00e9gradation de la vie culturelle, sous l\u2019emprise du marketing et du profit, le d\u00e9sesp\u00e9rait. Sa propre carri\u00e8re en p\u00e2tissait et la reconnaissance attendue, plusieurs fois entrevue, ne vint finalement pas. Marta ne comprenait que trop bien et elle adoucissait cette amertume. Cela aida beaucoup Eugene \u00e0 prendre de la distance et \u00e0 relativiser.<\/p>\n<p>Lorsque le cancer du foie de Eugene se d\u00e9clara et qu\u2019il apparut qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas envisageable de le gu\u00e9rir, le soutien de Marta fut total. Eugene fit face avec beaucoup de courage et de dignit\u00e9. A l\u2019exemple de son p\u00e8re, qui avait choisi d\u2019\u00eatre enterr\u00e9 dans un cimeti\u00e8re juif pour que son \u00e9pouse le rejoigne un jour, Eugene avait souhait\u00e9 reposer \u00e0 El Vendrell, non loin de la tombe de Casals, pour que Marta puisse un jour \u00eatre proche des deux hommes dont elle avait partag\u00e9 la vie.<\/p>\n<\/div><div class=\"fusion-clearfix\"><\/div><\/div><\/div><\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":10001,"featured_media":0,"parent":6158,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/6377"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10001"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6377"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/6377\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7339,"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/6377\/revisions\/7339"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/6158"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.eugeneistomin.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6377"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}